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EDITO

L'exemple de Cochabamba

En Bolivie, retour, cinq ans après, sur une remunicipalisation réussie



Oscar Olivera est porte-parole de la coalition pour la défense de l’eau et du gaz de Cochabamba

L'exemple de Cochabamba
Cinq ans après, « la guerre de l’eau » qui a abouti à l’expulsion de l’entreprise états-unienne Bechtel, Aguas del Tunari, où en est Cochabamba dans la gestion de son eau ?

Oscar Olivera.

"Nous avons gagné une bataille économique et évité que Bechtel empoche l’argent des pauvres de Cochabamba et s’approprie des sources d’eau des communautés indiennes. L’idée que l’eau est un droit collectif et que les gens doivent décider de son usage a avancé, ici comme dans l’ensemble du pays. À La Paz-El Alto, on vient d’expulser la transnationale française Lyonnaise des eaux pour non respect du contrat et le décret qui fixe au 1er juin son départ définitif a été promulgué hier. Cela confirme le désir des gens de contrôler tout ce qui concerne l’eau et de participer aux décisions pour que l’eau leur arrive, malgré les difficultés financières que connaît le pays. La Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement, les transnationales, le FMI et la coopération internationale en général ont été présents dans ce processus de privatisation de l’eau. Nous continuons de nous battre, car le gouvernement, sous la pression de ces organismes financiers, continue de privatiser subrepticement l’eau."

Quel système de gestion a maintenant Cochabamba ?

Oscar Olivera.
"C’est un système « publico-social », sans investissement étranger. Certes, la situation ne s’est pas réellement améliorée en cinq ans. Mais, aujourd’hui, pour la Journée mondiale de l’eau, une source très importante vient d’être ouverte et devrait permettre d’augmenter le débit de quelque 50 % et de développer le réseau. En cinq ans, 90 kilomètres de réseau d’assainissement ont été construits, au-delà de ce que prévoyait Bechtel. Sept mille personnes environ en ont bénéficié. Les gens ont participé activement avec le travail communautaire. Dans mon quartier, les 110 familles, qui attendaient depuis vingt ans, ont construit leur réseau d’égout. Pour nous, cette participation des gens compte bien davantage que les investissements étrangers aux taux d’intérêts prohibitifs.

Actuellement, l’eau est gérée par un directoire de sept personnes, dont le maire, trois citoyens élus par vote direct et secret tous les deux ans, ainsi qu’un représentant du syndicat de l’entreprise. Mais nous pensons que le contrôle social doit être plus important encore, et surtout plus massif, pour que les décisions prises dans les assemblées de quartiers ne soient pas seulement celles de sept personnes. Nous avons fixé quatre axes fondamentaux : la transparence, l’efficacité, la participation et la justice sociale. Ce n’est pas facile, mais nous avançons dans cette construction et nous n’allons pas reculer d’un pouce."

Le départ de Bechtel a-t-il conduit à une augmentation des tarifs ?

Oscar Olivera.
"Pas du tout. Cela fait cinq ans que nous n’avons pas augmenté d’un sou. Les gens savent que, chaque année, trois millions et demi de dollars sont restés dans leurs poches. C’est énorme pour un endroit aussi pauvre."

Où en est-on de l’indemnisation réclamée par l’entreprise Bechtel ?

Oscar Olivera. En 2002, Aguas del Tunari-Bechtel et Bengoa a porté plainte devant la Banque mondiale, nous réclamant 25 millions de dollars pour ce qu’ils n’allaient pas gagner en quarante ans de concession à Cochabamba. Le tribunal n’a toujours pas décidé mais Bechtel a finalement offert une vente symbolique de ses actions au gouvernement bolivien. Seule l’entreprise espagnole Bengoa veut obtenir gain de cause. Mais nous avons lancé une campagne internationale en arguant que c’est plutôt cette entreprise qui devrait indemniser le peuple bolivien pour avoir voulu s’approprier ses sources d’eau et avoir empoché les économies des travailleurs. Il n’est pas normal de punir un peuple parce qu’il dit que l’eau est un service collectif, un bien commun, et pas une marchandise !


L'enjeu démocratique de la gestion de l'eau (par Jacques Perreux)

L'exemple de Cochabamba
Dans la dernière période de plus en plus d’élu(e)s de gauche, mais pas seulement, et parmi eux beaucoup d’élu(e)s communistes, s’interrogent sur l’intérêt d’un retour à une gestion publique directe de l’eau.

Colloques, forums, assemblées, débats, stages de formation d’élu(e)s sur ce sujet se multiplient et connaissent un succès grandissant. Ces interrogations montent dans un contexte relativement nouveau. En effet, aux quatre coins du monde il y a des tentatives de privatiser l’eau, et plus exactement de mondialiser le modèle français de délégation de la gestion de l’eau au privé.

Dans le cadre de l’AGCS, 72 pays font l’objet de demandes européennes de libéralisation de l’ensemble des services relatifs à l’eau. Il y a donc une volonté ultralibérale très forte dans ce domaine. Mais partout il y a des luttes et, très souvent, ces résistances sont victorieuses, comme dernièrement à Atlanta et New Delhi. En Italie, en Toscane, le gouvernement régional et le mouvement social planchent sur une loi alternative à la loi berlusconienne d’inspiration européenne qui oblige à mettre en concurrence les services publics municipaux de l’eau. L’Uruguay, par référendum, vient d’inscrire dans sa Constitution l’interdiction de privatiser l’eau et s’est donné le même jour un président de la République de gauche.

Faut-il que l’eau soit inscrite comme un élément vraiment particulier dans l’histoire, la culture et la conscience des peuples pour qu’en pleine vague ultralibérale 95 % de l’eau mondiale reste gérée publiquement ?

En France, l’idée grandit qu’il n’y a peut-être pas que de bonnes exceptions françaises puisqu’à l’inverse 80 % des communes ont confié leur compétence dans le domaine de l’eau à l’une des trois multinationales de l’eau.

Des expériences de retour à une gestion di- rec- te comme à Grenoble ou Cherbourg, s’avèrent très positives pour les usagers. Et puis il faut dire aussi qu’il ne se passe pas une semaine sans que la presse ne se fasse l’écho de dérives de la gestion opaque dans le secteur privé, régulièrement stigmatisées depuis une dizaine d’années par tous les corps de contrôle de l’État.

Dans ce contexte très résumé, il serait très étonnant de ne pas s’interroger !

On peut noter quatre niveaux de questionnement :

1) Idéologique . La concurrence fait tellement de dégâts humains, sociaux et écologiques que l’on peut se demander s’il ne doit pas être prioritaire de reconstruire et de faire prévaloir une idéologie du bien commun, une idéologie de la coopération, notamment autour d’une gestion publique et démocratique des biens communs ? Pouvons-nous espérer, nous les communistes, donner à voir d’autres possibles en confiant l’eau commune au privé ?

Une gestion publique de l’eau, de la ville à la planète, n’est-elle pas indispensable pour donner l’eau à tous ceux qui n’en ont pas, pour entretenir des relations de bonne entente, de connivence, de paix, de fraternité et pour faire monde ensemble ?

2) Écologique . Le principe de précaution vient d’être inscrit dans la Constitution ; tant mieux ! Mais le fait de déléguer l’eau, élément fragile et épuisable, à qui que ce soit, et a fortiori à des actionnaires qui n’ont pas pour objectif le développement durable de la planète mais le retour immédiat sur investissement, n’est-il pas contraire à ce principe ?

La gestion publique et participative de l’eau (comme celle de l’air d’ailleurs) n’est-elle pas le bon héritage à laisser aux générations futures ?

3) Économique. Le prix de l’eau est de plus en plus élevé. Peut-on être indifférent au fait que les villes ou communautés qui sont en régie ont en moyenne un prix de l’eau 30 % plus bas que dans le privé avec des investissements bien plus importants et quant à eux vérifiables aisément ?

4) Politique. Le sentiment de l’impuissance du politique vis-à-vis de l’économique est fort et se trouve au coeur de la crise des perspectives. Peut-on faire reculer ce sentiment si les élu(e)s progressistes font, eux aussi, la démonstration que la gestion de ce bien commun est plus pratique avec le privé ? Si le capitalisme est plus pratique, effectivement pourquoi alors s’en priver !

Et puis peut-on espérer dépasser le capitalisme au plan national, au plan mondial et lui laisser les clefs au plan local en renforçant les multinationales qui, au fil de l’eau, se sont approprié souvent les déchets, les pompes funèbres, le chauffage, les cantines, la culture...

Si le besoin de débattre est évident, entre élu(e)s, bien sûr, et surtout avec les citoyens, il reste qu’il n’y a pas lieu de culpabiliser les élu(e)s qui ont signé ces contrats ou qui en ont hérité. Les questions se posent aujourd’hui en termes nouveaux. À l’époque il n’y avait pas la même conscience collective des enjeux autour de l’eau comme bien commun, ni les mêmes enjeux de mondialisation capitaliste. Le seul reproche que l’on pourrait faire à un élu dans ces conditions, c’est de clore le débat avant de l’avoir ouvert. Dans les années qui viennent des milliers de contrats vont venir à renouvellement. Des élu(e)s, à juste titre, font valoir l’existence de syndicats regroupant parfois des dizaines de villes, ce qui complique les choses. Personne n’est seul à décider, c’est vrai.

Mais en politique il est important de dire au moins ce que l’on ferait si l’on était majoritaire. Et puis faire connaître sa préférence est de nature à nourrir le débat et à faire évoluer le rapport de forces, d’autant qu’il est avéré que l’engagement du retour à la gestion publique directe peut être un élément de reconquête municipale.

Heureusement !

Deux mots encore :

Pas plus que le projet de la constitution européenne, le projet de loi sur l’eau ne reconnaît le droit à l’eau ! Entre la première mouture et la dernière discutée au Conseil des ministres, la possibilité ouverte aux maires de pouvoir décider d’une tarification sociale permettant notamment aux plus démunis d’éviter la coupure d’eau a été nettement amoindrie !

Enfin, quand on sait que ce projet laisse toujours la part belle aux secteurs industriels et agricoles en maintenant à 18 % leur contribution au financement de la politique de l’eau contre 82 % pour les particuliers, et quand en plus une partie des redevances va servir désormais à financer le ministère de l’Écologie via une nouvelle agence nationale de l’eau, on peut dire que les usagers seront victimes d’une double privatisation. Une première fois par délégation aux multinationales des activités et... des bénéfices. Une deuxième fois par la dépublicisation des dépenses. Il y a vraiment lieu de réagir !


L'eau vive des altermondialistes (par JCl Oliva)

L'exemple de Cochabamba
Le deuxième forum alternatif mondial de l’eau (FAME) s’est tenu à Genève, du 17 au 20 mars.

Aux ingrédients désormais classiques du mouvement altermondialiste - diversité des 150 ONG et des 1 200 participants venus d’une cinquantaine de pays, personnalités emblématiques comme Riccardo Petrella, Vandana Shiva, Jean Ziegler, Danielle Mitterrand, Mario Soares, Maud Barlow ou Aminata Traoré, présence des élus et des parlementaires aux côtés des mouvements sociaux - s’ajoutent ici une plus grande facilité à passer du local au global, de l’écologie au social, l’eau fluidifiant sans doute les échanges, et surtout la volonté de bâtir ensemble une véritable alternative.

L’eau polluée tue 9 000 enfants par jour

Un être humain sur trois n’a accès qu’à une eau polluée, ce qui provoque la mort de 9 000 enfants chaque jour. Le forum ne s’en tient pas au constat de cette effroyable tragédie. La crise de l’eau n’est pas une fatalité naturelle mais une inégalité et une injustice sociale, résultat des politiques néolibérales et de l’incurie politique. Même dans le désert, on n’a jamais vu des riches manquer d’eau, souligne l’éco- -nomiste marocain Mehdi Lahlou. La carence d’accès est liée à la pauvreté. D’où une dénonciation des objectifs de développement du millénaire de l’ONU : en se limitant à réduire le nombre de personnes privées d’accès à l’eau à

l’horizon 2015, les États de l’ONU admettent explicitement qu’une part importante de la population mondiale restera interdite d’accès à l’eau. Le droit humain universel d’accès à l’eau est ainsi nié par ceux qui devraient en être les premiers promoteurs.

En 1981, lors du lancement de la première décennie de l’eau, les États avaient considéré un délai de quinze ans comme une échéance raisonnable pour que tous les êtres humains aient accès à l’eau potable... pour autant qu’ils consacrent tous 0,7 % de leur revenu national brut à l’aide publique au développement, ce qu’ils n’ont pas fait, bien entendu. En ne réaffirmant pas le droit humain fondamental d’accès à l’eau dans le cadre de la nouvelle décennie mondiale de l’eau qui débute ce 22 mars 2005, les gouvernements laissent croire à la fatalité inéluctable de la raréfaction et de la dégradation des ressources hydriques.

Un droit humain fondamental

Du côté de l’alternative, le premier FAME, à Florence en 2003, avait dégagé quatre grands objectifs : la reconnaissance du droit à l’eau en tant que droit humain fondamental, le statut de l’eau en tant que bien commun, le financement collectif de l’accès à l’eau et à l’assainissement, la gestion démocratique de l’eau à tous les niveaux. Le deuxième FAME s’est efforcé de traduire ces objectifs en un ensemble de propositions concrètes, qui ne constituent pas un programme contraignant mais plutôt une boîte à outils à la disposition de tous. Ces éléments seront rendus publics dans les prochains jours sur le site du Fame :.

http://- www.fame2005.org.

De manière transversale, une priorité très claire s’est également dégagée : exclure l’eau de la sphère du commerce et des règles du marché, en particulier, des accords de commerce multilatéraux ou bilatéraux et du champ d’action des institutions financières internationales actuelles (FMI et Banque mondiale notamment).

Cela conduit à exiger un statut pour l’eau au plan mondial qui prenne en compte la globalité du cycle de l’eau, qui empêche son appropriation par qui que ce soit, qui garantisse la responsabilité collective et assure sa gestion et son contrôle par une autorité publique fondée sur un pouvoir politique légitime, soumis aux règles démocratiques. Cette démarche a une portée plus générale qui intéresse tous les biens communs (l’air, la santé, l’éducation...).

Le FAME a apporté de l’eau au moulin altermondialiste.

Jeudi 24 Mars 2005
Mercredi 15 Mars 2006
JEAN-LUC TOULY
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