LE MONDE | 10.05.06 |
Sous des apparences anodines et des débats techniques, le projet de loi sur l'eau s'engage dans une direction qu'on ne saurait accepter, sauf à renier les principes sur lesquels a été construite la politique de l'eau depuis près d'un demi-siècle en France : il propose ne rien de moins que d'étatiser les Agences de l'eau en transformant les redevances qu'elles perçoivent en recette fiscale nationale.
Faisons un bref retour sur l'histoire. En 1964, le législateur institua, avec les Agences de bassin, renommées par la suite Agences de l'eau, un système juridique original leur permettant de percevoir des redevances affectées à la protection de nos rivières, de nos nappes et à la sauvegarde de la qualité de l'eau. Ce dispositif a démontré son efficacité. Les succès obtenus ces dernières décennies l'attestent : desserte de l'ensemble de la population française par des systèmes d'alimentation en eau potable, renforcement des traitements pour une sécurité sanitaire accrue, développement de services de collecte et dépollution des eaux usées plus performants, etc. Mais, en 1982, le Conseil constitutionnel estima que les redevances des Agences de l'eau appartenaient aux impositions de toute nature - par opposition aux taxes parafiscales ou redevances pour services rendus. En conséquence de quoi, le Parlement serait seul compétent pour en fixer les règles concernant le taux, l'assiette et les modalités de recouvrement.
Bien que depuis leur création, il y a plus de quarante années, aucun problème ne soit apparu dans l'application de ces redevances, il est souhaitable que leur constitutionnalité soit établie par la loi. L'actuel projet de loi sur l'eau veut régler la lancinante question de la validité constitutionnelle des redevances des Agences de l'eau, mais y apporte une mauvaise réponse. Si tous les présidents des Comités de bassin ainsi que de nombreuses collectivités et industriels s'opposent avec vigueur à ce projet de loi, c'est d'abord pour protéger la facture d'eau de l'abonné et éviter la "pétrolisation" de celle-ci (l'ajout d'une taxe fiscale sur ce dont s'acquitte l'utilisateur des services d'eau et d'assainissement). Nous savons bien ce qu'il est advenu de la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP), créée à l'origine pour venir en aide aux personnes âgées et qui pèse aujourd'hui près de 85 % du prix de l'essence à la pompe...
Le projet de loi sur l'eau assimile les sommes collectées par les Agences de l'eau à des impôts : elles pourraient alors être aisément employées par l'Etat dans le cadre de son budget général. Les risques de dérives sont patents : la puissance publique a eu, par le passé, la fâcheuse tendance de puiser dans les Agences de l'eau pour financer des actions éloignées des missions de celles-ci. Face à des redevances qui s'élèvent à 1,5 milliard par an, la tentation serait grande pour un Etat impécunieux d'en détourner une partie pour des besoins sans rapport avec l'eau. Une telle manne financière, quel Etat sans finance posséderait la vertu d'en respecter l'affectation ?
Le projet de loi bat en brèche les principes de "l'utilisateur-payeur" et de "l'eau paie l'eau", qui organisent le financement des services d'eau et d'assainissement. L'eau doit payer l'eau et ne doit payer que l'eau ; elle ne doit pas financer, en plus de l'eau, des dépenses d'intérêt général décidées à sa convenance par un état indigent. A une époque où la directive-cadre européenne de 2000 exige représentativité et transparence du prix de l'eau au niveau de chaque bassin, l'Etat, en s'appropriant une partie de la facture d'eau, l'empêcherait de retracer le coût du service rendu et la rendrait moins lisible.
Plus encore, le caractère obligatoire du versement des redevances ne provient que de la volonté propre des cotisants. Si l'actuel projet de loi était adopté, on voit mal les représentants des usagers, industriels et collectivités continuer de voter - sauf par "masochisme fiscal" - des redevances qui deviendraient des recettes d'Etat, sans réelle garantie de leur affectation à l'eau. Aussi l'immixtion de l'Etat dans un système coopératif qui a fait ses preuves (les Agences de l'eau) et dans des prérogatives essentiellement municipales (l'alimentation en eau et l'assainissement) est-elle plus que déplacée.
En 1976, Michel Rocard avait déjà souligné la contradiction manifeste entre le souci d'efficacité des Agences et la fiscalisation de leurs redevances. Finalement, que désire-t-on ? Se donner les moyens de protéger les ressources en eau ou bien fiscaliser des redevances avec, en ligne de mire, la captation par l'Etat de fonds de nature communale ? Si mettre fin à l'incertitude constitutionnelle dans laquelle se sont développées les redevances de l'eau est un but légitime, il existe de meilleurs moyens qu'une loi inadaptée qui les fiscaliserait et les plafonnerait à des niveaux incompatibles avec l'objectif fixé par la directive-cadre européenne : atteindre, d'ici à 2015, le bon état écologique et chimique des eaux. La Charte de l'environnement, annexée en 2004 à la Constitution française, ouvre des perspectives pour sécuriser juridiquement l'existence de ces redevances sans leur faire perdre la souplesse à l'origine de leur succès. C'est sur l'article 4 de cette Charte, qui dispose que "toute personne doit contribuer à la réparation des dommages qu'elle cause à l'environnement dans les conditions fixées par la loi", que devrait s'appuyer la reconnaissance constitutionnelle des redevances de l'eau.
Désavouera-t-on la Charte de l'environnement deux ans après son annexion solennelle à la Constitution française ? Laissera-t-on un Etat dont la gestion ne passe pas pour une référence démanteler un modèle de gestion de l'eau que nous envient nombre de pays ? Acceptera-t-on que l'argent de l'eau aille se perdre dans le trou sans fond d'un Etat désargenté ? Faites-nous une bonne loi et nous vous ferons de bonnes ressources en eau.
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André Santini est député et maire (UDF), président du Comité de bassin de l'Agence de l'eau Seine-Normandie.