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REVUE DE PRESSE

"Water Makes Money", La Gazette de Berlin - 1 déc. 2010



"Berlin Messe" la structure organisant les salons dans la capitale, tiendra en mai 2011 un salon pour les professionnels de l'eau. Une manifestation contestée par les défenseurs de l’eau en tant que « bien commun », qui reprochent au Conseil mondial de l’eau, organisme privé, de prôner sa marchandisation. Quel geste plus simple en effet aujourd'hui, que celui d'actionner un robinet et obtenir une eau pure et propre à la consommation? Un acte si naturel que l'on ne se questionne plus sur sa provenance, sa qualité ou sur ses coûts. Pourtant, avec la vague de privatisations qui a déferlée sur les services publics de gestion des eaux dans les années 90, la situation a bien changé et les effets se font ressentir chez le consommateur.

Le cas berlinois

En 1999, à Berlin, 49,9% du capital des BWB (Berliner Wasser Betriebe), compagnie des eaux de la capitale, furent concédés au distributeur énergétique RWE basé à Essen (Rhénanie du nord-Westphalie) et au français Veolia pour la somme de 3,3 milliards de Marks (1,69 milliards d'euros). Or, depuis 2003, année jusqu'à laquelle les entreprises s'étaient engagées à ne pas augmenter les prix, les tarifs ont grimpé de 23%. Sur proposition de la Grüne Liga de Berlin, la Berliner Wassertisch* s'est crée, afin de remettre la gestions des BWB entre les mains du Sénat de la ville et de "revenir à un contrôle démocratique et une administration transparente du service des eaux". Un référendum d'initiative populaire a même été réclamé par pétition le 28 juin 2010 afin d'obtenir la publication du contrat de privatisation. Dépassant largement les 170 000 signatures requises, la pétition aura atteint en quatre mois 280 887 signatures, soit près de 8% des Berlinois. En prévision de ce retournement de situation, le Tageszeitung, journal alternatif de gauche, a publié illégalement dans son édition du 30 octobre dernier, certaines clauses de ce contrat de privatisation, qui jusqu'alors étaient demeurées secrètes**. Ces dernières garantissent des bénéfices considérables aux deux sociétés au cas où le profit ne serait pas atteint. Ce "dédommagement" est assuré par le Land de Berlin qui décide de renoncer à une partie de ses bénéfices pour rémunérer les actionnaires. Le coût de cette garantie se répercute ensuite sur le prix de consommation de l'eau supportée par les Berlinois. Une perte de 41,2 millions d’euros en 2004 s'est ainsi traduite par une augmentation du prix de l´eau de 15% lors des trois années suivantes.

M. Christoph Hilz, dirigeant de la société RWE eau explique: "Nous avons longtemps parlé avec intensité de la publication des contrats. Aujourd'hui, nous voulons la transparence. Tous les intéressés peuvent désormais avoir un aperçu complet des contrats sur notre site internet. Nous souhaitons désormais attirer l'attention des Berlinoises et Berlinois sur le fait que les BWB sont toujours d'excellents prestataires en service d'eau." De son côté, Michel Cunnac, président du groupe Véolia Wasser GmbH ajoute: "Avec la publication des contrats, sur un fondement légal, finissent les spéculations sur le contenu des accords. J'espère que cela aidera à rendre la situation plus objective. En partenariat avec RWE et le Land de Berlin, nous avons fourni un apport conséquent au développement des BWB et nous souhaitons que ce partenariat continue et se développe" et Matthias Kolbeck, porte parole de Veolia, d'ajouter: "Nous sommes venus, pour rester".

La distribution d'eau est un secteur séduisant pour les sociétés à forts capitaux souhaitant s'impliquer sur des marchés quasi-captifs. Ce service étant généralement de fait en situation de monopole, elles peuvent certes a priori au prix d'investissements importants, pratiquer des prix qui n'ont pas à souffrir de la concurrence. Veolia et RWE l'ont d'ailleurs bien compris. A la suite de rachats, elles se sont peu à peu délestées de leurs branches soumises à la compétition, comme les télécommunications (Berlikomm) ou la gestion des déchets (Schwarze Pumpe) pour se concentrer sur la distribution des eaux. Le Tageszeitung dénonce également le fait qu'à la place de la création de nouveaux postes promis, le passage à la gestion privée de ce service aurait permis la suppression de près de 1000 emplois. Les 6265 salariés présents en 1999 ne seraient aujourd'hui plus que 5283. Le prix du mètre cube d'eau est quant à lui passé de 1,76 euros par mètre cube à 2,16 euros sur la même période. Le 13 février prochain, les Berlinois vont devoir se prononcer sur une éventuelle "recommunalisation" des BWB (Berliner Wasser Betriebe) par référendum. Un référendum à Berlin ne peut réussir que si 25% des électeurs se déplacent pour aller voter mais également si la majorité de ces électeurs votent en faveur du projet, ce qui représenterait environ 600 000 votants. Il est important de souligner que les deux référendums précédents, concernant la fermeture de l'aéroport de Tempelhof d'une part, et l'enseignement religieux à l'école d'autre part, n'avaient pas réunis assez de voix. Il faudra donc aux activistes beaucoup de force de conviction pour que les citoyens se déplacent massivement aux urnes s'ils ne veulent pas voir leur mobilisation se terminer en eau de boudin.

Et ailleurs?

Selon leurs propres statistiques, les principales multinationales de l’eau approvisionnent 27 millions de personnes en Allemagne par le biais d’entreprises partiellement privatisées. Ainsi, E.ON, société du secteur énergétique basée à Düsseldorf, est engagée dans 138 sociétés, RWE dans 84, et elles se partagent 11 autres sociétés. Suivent ensuite en termes de prises de participation: Gelsenwasser (21), EnBW (19) et Veolia (5). Près de 40% de la gestion du service des eaux allemandes a été confiée au secteur privé. C'est le cas à Brême, Dresde, Essen, Kiel ou encore Rostock villes pour lesquelles aucun contrat n'a encore été publié. Ces « partenariats public/privé » (PPP), façon plus élégante d’engranger des profits privés à partir de subventions publiques, est désormais monnaie courante non seulement en Allemagne mais également dans le reste de l'Europe. Cela signifie à plus ou moins long terme, moins d’investissements dans de nouvelles installations, stations et canalisations, moins de moyens pour la maintenance, moins d’employés, moins de formation et moins de savoir. Que ce soit à Londres où le système est complètement privatisé entre RWE et Thames Water et où par économies les derniers étages n'ont pas de pression dans leurs robinets, ou bien à Paris, où Veolia et le Sedif (syndicat des eaux d'Île-de-France) font payer 2,93 euros le mètre cube d'eau aux parisiens, la situation est préoccupante. En témoigne l'évolution du prix de l'eau entre 1994 et 2009 en Europe. En seulement 15 ans, les tarifs ont augmentés de 60%

Cette situation inquiète de plus en plus les associations de consommateurs et d'écologistes qui voient en l'eau une ressource naturelle précieuse qu'il faudrait préserver d'une transformation en bien marchand. Ces mouvements se décuplent en Europe et l'on voit de plus en plus de livres et de documentaires paraître, dénonçant les politiques privées de gestion de l'eau. Le film Water Makes Money montre par exemple l'enquête menée par les auteurs qui amène à comprendre les enjeux des gestionnaires de l'eau, entre partenariat public privé et ses dérives de corruption qui s'approprie ce bien commun.*** Très bien accueilli du public, des projections de ce film sont organisées un peu partout en Allemagne et en Angleterre.

Vers un reflux des privatisations?

"La privatisation de l'eau? Non merci!"

Les citoyens ne réalisent pas toujours la transformation des services dont est responsable la privatisation. On assiste cependant à une prise de conscience croissante des dérives en cours, et beaucoup de citoyens sont en train de comprendre qu’ils peuvent affirmer leur désaccord avec les autorités, la plupart des médias et l’idéologie de la concurrence pour réclamer une gestion plus responsable et durable de l'eau.

Les Allemands ont la possibilité d'influer sur les politiqués locales par l'intermédiaire du référendum d'initiative populaire. Cette procédure démocratique permet de contraindre les autorités à agir selon la volonté des citoyens. En 2001, à Düsseldorf, environ 90% des votants se sont ainsi opposés à la privatisation des Stadtwerke AG, réseau électrique de la ville. Sur plus d'une dizaine de référendum sur la question de la gestion de l'eau, pas un seul n'a abouti sur une privatisation. Ainsi, en août 2004, un référendum s’est tenu à Hambourg, face à la menace de privatisation de l’un des réseaux municipaux les plus anciens de toute l’Europe continentale. Il a recueilli 147 000 suffrages, soit deux fois plus qu’il n’était nécessaire. Suite à ce vote, le 24 novembre 2004, le conseil municipal a accepté une résolution interdisant toute sorte de privatisation, qui a pris valeur de loi en 2005. Une décision similaire a été votée à Vienne, en 2003.

Les mouvements locaux de villes de Munich, Stuttgart, Augsbourg et Cassel, ont décidé en 2003 de coordonner leur action au sein d’un réseau contre la privatisation de l’eau appelé « Wasser in Bürgerhand » (« l’eau entre les mains des citoyens) ». Ce réseau à l'initiative de nombreuses actions en Allemagne sur la protection de l'eau est soutenu par des groupes écologistes, le syndicat des travailleurs du secteur public, des groupes humanitaires confessionnels ou de solidarité internationale, ainsi que par quelques personnes des entreprises publiques. Au moyen de réunions dans les bureaux locaux, ils mettent en placent une action coordonnée dans Chaque Länder.

À Munich, la concorde est parfaite entre les élus locaux, les services concernés et l’initiative anti privatisation. Le Forum de l’eau de Stuttgart a essayé d’inciter l’opinion publique à demander l’annulation de la privatisation des parts municipales dans les deux réseaux de distribution d’eau. L’Alliance pour l’eau d’Augsbourg, après un référendum et des négociations avec la municipalité, est parvenue, le 25 mars 2004, à faire refuser par le conseil municipal toute forme de privatisation des services de l’eau et de l’assainissement. De plus, le conseil a fixé comme principe de n’utiliser les profits dégagés que pour l’entretien des réseaux et la protection de la qualité de l’eau. Des organisations comme Attac Allemagne ont apporté leur soutien à ces luttes contre la politique néolibérale. De même, chaque 1er du mois à 19h, la Berliner Wassertisch se réunie Muskauer Str. 20a dans le quartier alternatif de Kreuzberg à Berlin. Cette réunion est ouverte à tous et l'on y croise des Berlinois de tous bords politiques e de tous les milieux, rassemblés autour du thème de l'eau et de sa gestion. Interrogé sur la récente publication des clauses secrètes des contrats de privatisation, Janosch, père de famille de 34 ans explique qu'il ne s'agit que d'un début. "Sans avoir la preuve de leur existence, ces clauses étaient connues de tous. Avec plus de 84 millions d'euros de bénéfices dégagés par an, ce serait un gâchis que de se passer de cette vache à lait" souligne-t-il. Il s'agit désormais de revenir vers une gestion publique des BWB mais également de tous les distributeurs d'eau en Allemagne."

François Tillette

01.12.2010


Lundi 27 Décembre 2010
Lundi 27 Décembre 2010
JEAN-LUC TOULY
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