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MEXICO 2006
libération : Facturer l'eau pour entretenir le matériel de pompage, une solution encore taboue.«Agir localement pour relever un défi global.» Aujourd'hui s'ouvre à Mexico le quatrième Forum mondial de l'eau. Jusqu'au 22 mars, des milliers d'experts venus du monde entier viendront échanger leurs expériences sur le terrain. Objectif : répondre au besoin le plus urgent qui soit dans les pays pauvres, le manque d'eau potable et d'assainissement. Toumadiama (Mali) envoyée spécialeLe prix de l'eau, c'est toujours trop cher !
Par Sylvie BRIET
Tata Konate est fontainière. Assise à l'ombre de son abri de branchages et de cartons, elle distribue l'eau potable qui sort du robinet «de l'aube au crépuscule», sept jours sur sept. «Je n'ai plus l'âge d'aller aux champs», dit-elle, offrant un sourire très édenté. Payée 30 francs par mois, elle vend l'eau 10 centimes CFA (1) le seau aux habitants de Toumadiama, village à 550 km au nord-est de Bamako. «Les gens réclament que ce soit 5 centimes le seau.» A quelques blocs de maisons en pisé, cinq femmes lavent leur linge autour d'une pompe manuelle. Mamadou Koita, en boubou jaune, président du comité des usagers de l'eau, veille sur les lieux. Ici c'est moins cher, 5 centimes les deux seaux. L'eau de Tata Konate est captée grâce à une pompe solaire qui fournit plus d'eau que n'en consomment les villageois. Mamadou pense qu'il faudrait profiter de ce surplus et arroser un jardin pour que «les femmes puissent faire du maraîchage». Les paysans qui ont un peu de bétail voudraient construire un abreuvoir. Le village doit se réunir et décider. Ce ne sera pas simple. Service.
Au Mali, il existe autant d'histoires d'eau que de villages. Mais la question de l'eau payante, sujet tabou, réunit les villageois. D'ailleurs, du côté du gouvernement ou des bailleurs de fonds qui financent les installations, on parle de service de l'eau. Car les pompes si généreusement octroyées par un nombre impressionnant d'ONG de tous pays tombent en panne. Et personne n'a les moyens de les réparer. Dans un pays où la moitié de la population n'a pas accès à l'eau potable, le sujet est un enjeu de santé publique. Plus de 60 % des maladies sont dues à la mauvaise qualité de l'eau. Mamadou montre le cahier de comptabilité des compteurs qu'il tient : un cahier d'écolier avec sur la couverture une bande dessinée : «Sauver la vie d'un enfant diarrhéique».
Quand la pompe est cassée, les habitants retournent boire l'eau au puits traditionnel ou au fleuve, s'ils vivent à proximité. Des vieilles femmes sont encore persuadées que l'eau du fleuve, le Niger, guérit... «Nous avons eu des cas de choléra et de méningite, raconte Mamadou. Aujourd'hui ça va mieux.» Plus loin au nord-est de Bamako, à 7 km de Tombouctou, Jocelyne et Aminata, deux sociologues, attendent, assises sur une natte dans l'entrée de la demeure du chef du village, Kabara, 3 000 habitants. Le maître des lieux arrivé, elles exposent le but de leur visite : elles réalisent une enquête pour la Direction nationale de l'hydraulique sur les besoins dans cette région, travaillent ensemble depuis 1996 et ont créé leur bureau d'études. Le chef de village ne se fait pas prier : «L'eau, ça nous pose beaucoup de problèmes, avec la pompe solaire, il n'y en a pas avant 10 heures du matin et jusqu'à 14 heures seulement. S'il n'y a pas de soleil, il n'y en a pas du tout. Il y a des pompes manuelles mais beaucoup de gens ne paient pas. Le comité des usagers a été dissous car il n'arrivait pas à faire fonctionner le système.» Depuis quelques années, le gouvernement malien a lancé un vaste programme via l'Agence nationale de l'hydraulique et s'est déchargé du dossier sur les communes (lire encadré). Celles-ci sont maîtres d'ouvrage, à elles de se débrouiller. Elles délèguent la gestion à une association d'usagers reconnue par l'Etat : on propose aux villageois une pompe moderne, éventuellement un petit château d'eau, des bornes fontaines, et en échange ils paient leur eau mais pour le futur : l'argent est «économisé» pour le jour où il faudra remplacer le matériel. Les villageois sont libres d'accepter ou de refuser. Le plus souvent ils acceptent, ce qui ne signifie pas qu'ils jouent le jeu après. «Ils savent qu'une pompe est toujours bonne à prendre, explique Aminata. Mais nous avons travaillé sur des programmes où on ne leur demande pas leur avis : tel bailleur de fonds a telle pompe à donner et pas une autre.» Or chaque cas est particulier : les éleveurs préfèrent le puits traditionnel, que l'on peut moderniser pour que l'eau reste potable, car ils peuvent y puiser de grandes quantités pour leurs bêtes. Contradictions.
Au bout du compte les impayés sont fréquents et importants avec, en tête des mauvais payeurs, le préfet, la gendarmerie, les centres de santé. Ainsi, dans le village de Bla, au sud de Ségou, le releveur venu s'étonner à la gendarmerie que le compteur d'eau indique le même chiffre depuis trois mois s'est retrouvé en prison. «Il m'a traité de voleur», déclare le commandant de gendarmerie. Le releveur a raconté sa mésaventure à Christian Lallier, anthropologue et réalisateur, qui vient de terminer un documentaire passionnant, l'Argent de l'eau. Il ne fait pas l'impasse sur les contradictions de la démarche : «C'est la question du politique, dès qu'il y a paiement, qui gère ?»
«La Direction nationale de l'hydraulique n'a pas les moyens de contrôler, répond Thierry Helsens, géologue, conseiller du bureau d'étude Antea qui travaille entre autres pour l'Agence nationale de l'hydraulique et aide les villages dans leurs choix techniques. Et que des gens si pauvres doivent donner de l'argent qui est mis sur un compte, cela me choque. Peut-être faut-il réfléchir à un autre système.» Pour résoudre une partie du problème, les Maliens ont mis en place le suivi-conseil : Yaya Dembele est l'un de ces auditeurs. Lui aussi parcourt les villages, après installation du matériel. Il revient discuter et lorsque la facture d'eau n'est pas réglée, il anime une réunion qui doit «faire surgir la vérité». Pas facile. A Kabara, les villageois réclament d'abord l'électricité qu'ils estiment normal de payer. (1) 100 francs CFA équivalent à 15 centimes d'euro. http://www.liberation.fr/page.php?Article=367489
Vendredi 17 Mars 2006
Vendredi 17 Mars 2006
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