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DOSSIER DES CONTINENTS

2006 : l’année où Nestlé perdit une bataille



Lors du rachat en 1992 de Perrier, Nestlé avait fait main basse, entre autres, sur un « parc des eaux » [1] dans la ville brésilienne de São Lourenço (Minas Gerais). En 1998 Nestlé a construit à São Lourenço une nouvelle usine pour exploiter de façon intensive la source « Primavera ». Depuis 1999 elle y produit son eau de boisson « Pure Life » [2] en déminéralisant l’eau qui est trop ferrugineuse pour être consommable telle quelle (mais qui a d’autres vertus curatives), puis la reminéralise pour atteindre la composition standard. Or selon la loi brésilienne, ce procédé est illégal, car il est interdit d’altérer la composition des eaux minérales. La surexploitation du puits Primavera a causé des dommages à l’ensemble du parc des eaux, conduisant au tarissement ou au changement de composition des sources voisines, mettant en cause l’activité touristique de la région. Cela a suscité un mouvement populaire qui demandait l’arrêt de l’exploitation de cette source par Nestlé, en argumentant notamment sur l’illégalité du procédé d’exploitation. Dès 2003, le Ministère public brésilien [3] lançait une enquête contre Nestlé, sur ces deux points.

Ce mouvement a rapidement compris – et ce fut sa force – qu’il fallait « porter le fer » aussi en Suisse. Des articles ont parus, des assemblées ont été organisées, notamment par attac ou les églises, mais aussi par le MPS à Vevey (en juin 2003). Tant et si bien qu’en janvier 2004, lors de l’Open Forum, en marge du WEF à Davos, le grand patron de Nestlé Peter Brabeck annonçait que l’entreprise renonçait à l’exploitation à São Lourenço [4].

Le 12 juin 2004 cependant, le forum « L’empire Nestlé : Une transnationale, des enjeux de société », organisé à Vevey par attac avec la Déclaration de Berne et Greenpeace [5] devait encore poser la question « Nestlé peut utiliser n’importe quelle eau pour fabriquer l’eau de boisson "Pure Life" au Brésil. Pourquoi le groupe Nestlé persiste-t-il à déminéraliser dans ce but l’eau minérale du Parc de São Lourenço ? Comment se fait-il que la déclaration de renonciation faite par M. Brabeck cet hiver à Davos n’ait pas mis fin à cette absurdité illégale ? »

Le 29 novembre 2004, un article du Temps annonçait que le Département national de production minérale brésilien allait imposer l’arrêt de la production. Le directeur adjoint de Nestlé y répondait le 10 décembre 2004, en niant les faits [6], et en prétendant que « Nestlé avait décidé de mettre un terme à l’utilisation de la source en question [et que] la production avait cessé à fin octobre 2004 ».

C’est pourtant plus d’une année plus tard, le 16 mars 2006, que Nestlé signait enfin un accord avec le Ministère public, par lequel il s’engageait à cesser l’exploitation de la source et à un certain nombre de mesures visant à répare les dégâts subis par le « Parc des eaux ». [7]

Nous avons rencontré l’animateur du mouvement de résistance, Franklin Frédérick. Il nous donne son bilan de ce mouvement particulier, mais aussi quelques information et appréciations sur le mouvement global pour que l’accès à l’eau soit reconnu comme un droit humain et l’eau comme un bien commun (propos recueillis par Alain Gonthier).

Alors, Franklin, c’est une victoire ?

C’est une bataille qui a été gagnée. L’accord signé en mars répond à toutes nos revendications. Mais la guerre n’est pas gagnée. Au Brésil, Nestlé veut toujours mettre la main sur de grandes nappes phréatiques, et va continuer de promouvoir de façon agressive ses autres marques d’eau en bouteille, en profitant du fait que les eaux en bouteille deviennent de plus en plus pour la classe moyenne un symbole de status social. Ce sont ainsi toujours les plus pauvres, qui ne peuvent pas de toute façon s’acheter des eaux en bouteille, qui manquent d’eau - ou au moins d’une eau de qualité. Les eaux en bouteille peuvent pas apporter une solution valable aux problèmes de distribuition de l’eau potable.Seulement dans des cas d’urgence - des tremblements de terre par exemple - les eaux en bouteille sont une solution à court terme. Sans parler des autres pays et de la stratégie internationale de Nestlé et des autres multinationales dans ce domaine. Il y a encore beaucoup à faire.

Nestlé a-t-elle vraiment cessé de pomper ?

Il faut distinguer. Depuis longtemps, Perrier, avant son rachat par Nestlé, mettait en bouteilles certaines des eaux du « Parc des Eaux ». Cette activité, qui ne pose pas de problèmes, s’est poursuivie et va continuer, à première vue. C’est à l’exploitation et la sur-exploitation pour la production de l’eau Pure Life de la source, puis du forage, « Primavera » qui était en cause et à laquelle il a été mis fin.

Pourquoi Nestlé s’est-il obstiné si longtemps, et pourquoi a-t-il utilisé cette technique absurde de déminéraliser cette eau très minéralisée, alors qu’il aurait pu utiliser n’importe quelle eau banale pour produire sa Pure Life ?

On n’a jamais très bien compris. On s’est demandé si Nestlé réutilisait ailleurs les sels minéraux extraits. L’article du Temps de novembre 2004 [6] cite un responsable de l’entreprise qui répond que c’est « pour optimiser l’exploitation du puits Primavera, d’où la société retirait déjà le gaz incorporé à ses autres eaux ». Peut-être est-ce la bonne raison. En tout cas l’accord de mars interdit de retirer le gaz de n’importe quel puits ou source du « Parc des Eaux ». Mais Nestlé devait bien y trouver des avantages, car il a continué l’exploitation aussi longtemps que possible, y compris après la signature de l’accord [qui lui donnait un délai de 60 jours].

Comment se présente l’avenir de la région ?

Ce qu’il faut voir, c’est que la ville de São Lourenço a été bâtie au départ autour du tourisme lié au « Parc des Eaux », qui a connu une baisse de popularité. La ville a donc été sinistrée, et l’annonce de la création d’emplois par Nestlé à l’installation de son usine a donc eu un attrait important. C’est ce qui explique que le mouvement d’opposition n’a pas recueilli d’emblée l’unanimité, même si en 2000 nous avons recueilli 5000 signatures contre Nestlé à São Lourenço. Il faudrait maintenant relancer le tourisme des eaux, en profitant de l’intérêt nouveau pour les médecines naturelles. L’arrêt de la dévastation du « Parc des Eaux » par Nestlé rend la chose possible, mais rien n’est acquis.

Nestlé est mauvais perdant, et est très sensible à son image de marque, en Suisse plus qu’ailleurs encore. L’article du Temps en 2004, qui mentionnait l’illégalité de son exploitation à São Lourenço et annonçait l’opposition d’un service officiel à sa poursuite avait suscité une réponse vive et immédiate. J’imagine que tout au long de cette bataille, ce genre de réactions n’a pas manqué ?

C’est clair. Nestlé a essayé de me discréditer auprès des ONG’s et des églises qui soutenaient notre mouvement, notamment en « organisant » une lettre, soi-disant officielle, du maire de São Lourenço contre moi. Cette manoeuvre s’est fracassée le 22 mai quand le Conseil communal de São Lourenço a décidé de me conférer la citoyenneté d’honneur de la ville !

Autre exemple, un article paru le 27 avril 2006 dans L’Express-L’Impartial de Neuchâtel, annonçant l’accord de mars 2006 a provoqué une réponse du porte-parole de Nestlé Robin Tickle. Il a eu droit le 2 mai à une demi page pour mettre en doute ma crédibilité et la « déontologie professionnelle » du journaliste qui m’avait donné la parole et surtout pour réécrire l’histoire à sa façon, qui a peu à voir avec la réalité et la vérité [8] . Mais c’est clair que dès qu’un journal important dans une région de Suisse égratigne l’image de Nestlé, le département de propagande réagit vigoureusement.

Revenons sur cette « guerre qui n’est pas terminée ». Quels en sont les nouveaux terrains ?

Nestlé a certainement beaucoup appris de la « bataille de São Lourenço » et ne refera pas les mêmes erreurs. Evidemment elle va, rien qu’au Brésil, se dérouler sur divers terrains.

D’une part, nous pensons que Nestlé cherche à s’approprier d’autres « Parcs des Eaux », ce qui expliquerait pourquoi il y conclu l’accord en mars, alors qu’il aurait pu faire traîner encore les choses avec des recours juridiques.

D’autre part, d’autres multinationales sont évidemment à l’oeuvre au Brésil. Par exemple, la compagnie publique des eaux et de l’assainissement du Minas Gerais (COPASA) a vendu 30% de son capital, avec droit de contrôle, à BerlinWasser, qui est lié à Veolia. Depuis, cette compagnie fait des pressions sur beaucoup de municipalités – parmi lesquelles São Lourenço – pour acheter des compagnies publiques au niveau des municipalités et par là s’assures le monopole de la distribution de l’eau.

Il y a également, aussi fou que cela paraisse à première vue, des projets pour exporter de l’eau brésilienne… vers la Jordanie par bateau.

Enfin, le problème de l’eau entre en résonance aussi avec la militarisation de l’Amérique latine. La région d’Iguaçu est extrêmement riche en eaux, de surface (fleuves Iguaçu et Paraná, barrage d’Itaipu) et souterraines ; elles est située à la frontière du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay. A partir de quelques drapeaux du Hezbollah arborés par des membres de l’importante communauté d’origine libanaise à Foz de Iguaçu au moment de l’attaque israélienne contre le Liban, on a soudain vu la propagande US brandir le risque terroriste comme argument en faveur de l’implantation d’une base militaire au Paraguay. Contrôle des frontières et contrôle des ressources naturelles dont l’eau se rejoignent.

Et sur le plan international, où en est le mouvement ?

Un des débats qui se poursuit est celui sur le partenariat public-privé. Le problème dans ces partenariats est qu’ils font rentrer les « règles » des affaires dans les services à la population, et notamment le secret, ce qui enlève les possibilités de contrôle de la population. Ce n’est certainement pas pour déplaire à certaines administrations ou plus encore à certains administrateurs. Il faudrait en tous cas revendiquer la transparence et les informations.

Un autre débat, pas évident, est celui entre la caractérisation de l’accès à l’eau comme droit humain et la celle de l’eau comme bien commun. En effet, selon comment on comprend la première, elle peut justifier que ce soit un devoir pour les pays et populations riches en eau de la partager avec ceux et celles où les besoins se font sentir, l’exemple actuel étant les transferts d’eau entre le Canada et les Etats-Unis, mais peut-être demain celui dont je parlais entre le Brésil et la Jordanie. Sans s’interroger sur la nature de ces besoins. Alors que « l’option bien commun » va plutôt dans le sens d’une préservation pour la population des ressources de son territoire.

1. Les parcs des eaux sont des formations hydrologiques particulières qui regroupent sur des surfaces restreintes des sources minérales très diverses. Ils ont donné lieu à un important « tourisme des eaux », lié aux vertus curatives différenciées de chacune des sources.

2. Pure Life est l’une des marques mondiales des eaux de table produites par Nestlé, avec une composition normalisée quel que soit le pays.

3. Le Ministère Public est une institution très particulière, C’est un pouvoir au niveau national, indépendant de l’exécutif, qui a pour but défendre les citoyens, même contre le gouvernement, et qui travaille de concert avec le Ministère de la Justice et avec la police, si nécessaire. Il a été à l’origine par exemple, de la destitution (impeachment) du président Collor de Mello

4. Voir l’article du Courrier du 23 janvier 2004

5. Voir les documents adoptés à cette occasion, notamment sur ce site

6. Voir sur ce site « Nestlé contraint de renoncer à l’exploitation de la source de São Lourenço ? et « Nestlé répond et pratique la "Nestlangue" »

7. Voir la copie de cet accord (en portugais et sa traduction française). On remarquera, entre autres, que Nestlé est bel et bien « l’accusé »…

8. Voir copie de cette « libre opinion ».

http://www.labreche.ch/mps/docs/Nestle_Bresil_2006.htm

Lundi 4 Août 2008
Lundi 4 Août 2008
JEAN-LUC TOULY
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