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PRIVATISATION DANS LE MONDE

ASIE : Le secteur privé toujours à la conquête des marchés de l’eau

PENANG - Vendre le droit à l’eau à des institutions privées pour voir ensuite la population le racheter une nouvelle fois est une question qui refait surface lors de chaque Journée mondiale de l’Eau, laquelle a eu lieu ce mardi.



Jakarta
Jakarta
Stimulés par les institutions financières internationales et les intérêts de sociétés, les gouvernements régionaux poursuivent leurs projets en faveur d’une participation privée accrue dans les services de l’eau. Pourtant, les procédés de privatisation du secteur de l’eau ne parviennent nulle part en Asie à fournir une eau potable propre et saine aux communautés, et ce en dépit de l’obligation pour les consommateurs de payer pour avoir accès à un droit humanitaire fondamental.

« J’ai beau cherché un système privatisé de gestion du service de l’eau qui fonctionne... je n’en trouve pas » , à déclaré au cours d’une interview téléphonique avec Inter Press Service, Mary Ann Manahan, chercheuse à Manille auprès de « Focus on the Global South ».

Par contre, les performances réelles de certains importants services de l’eau gérés par le secteur public en Asie ont anéanti l’argument selon lequel la participation du secteur privé constitue le seul moyen d’en améliorer l’efficacité.

Des villes telles que Osaka, Phnom Penh et Penang, où l’eau est gérée par les services publics, sont plus performantes que Jakarta et Manille, deux villes où les privatisations règnent dans différents secteurs clés.

Osaka, par exemple, a un niveau de non-rendement de réseau de 7%. Il s’agit d’un indicateur du niveau des pertes d’eau et de revenu en raison des fuites et des factures impayées. Un non-rendement de réseau de 7% atteste d’une performance exceptionnelle.

Phnom Penh enregistre un non-rendement de 26% et Penang un louable 19%. En comparaison, Jakarta présente un non-rendement de 51%, et, Manille, 62%.

Or, les services privatisés de l’eau les plus importants à Jakarta et Manille sont respectivement gérés par la société britannique Thames Water Plc et la française Suez-Lyonnaise
L’Internationale des Services Publics (ISP), installée en Grande-Bretagne, analyse la privatisation et la restructuration des services publics à travers le monde ; elle a révélé dans une récente étude que Colombo, capitale du Sri Lanka, où le secteur de l’eau est sous gestion publique, possède un niveau de fuite d’eau de 23% seulement contre 35% pour la ville de Londres, dont la gestion du réseau est assurée par Thames Water Plc.

L’étude a montré que le taux d’échec des concessions privées et des contrats à long terme de construction-exploitation-cession est extrêmement élevé et risque encore d’augmenter si Suez et Thames abandonnent leurs contrats à Manille et Jakarta.

Pourtant, les institutions financières telles la Banque mondiale et la Banque asiatique de Développement, associées à des groupes de pressions comme le Partenariat mondial de l’Eau et le Conseil mondial de l’Eau, encouragent vigoureusement les procédés de privatisation. Manahan a souligné que la Banque mondiale a augmenté ses prêts pour les projets dans le secteur de l’eau ; ils sont passés de 546 millions USD en 2002 à 3 milliards USD en 2005. « Mais rien ne montre clairement que cela a aboutit à fournir une eau potable saine et accessible aux plus défavorisés » a-t-elle déclaré.

En outre, dans le cadre de l’Organisation mondiale du Commerce, l’Union européenne suggère d’ouvrir les services de l’eau nationaux aux puissants acteurs étrangers. En effet, depuis le milieu des années 1990, les pays en développement ont été poussés à privatiser leur service de l’eau au travers de partenariat public-privé ou de participation du secteur privé.

Mais beaucoup de ces procédés en Asie ont abouti à des résultats désastreux, engendrant une explosion du prix de l’eau, des objectifs non atteints ainsi que des pertes financières et un endettement écrasant.

Confrontées à des résultats déplorables, plusieurs multinationales occidentales, au départ avides de projets de privatisation des services de l’eau dans les pays d’Asie, tentent de se dégager rapidement de ces accords de privatisation, sources de déficits et de difficultés. Désormais, ils se limitent, à la place, à des projets fiables ou à des marchés « plus sûrs » comme le Japon et la Corée du Sud.

Les détracteurs de la privatisation du service de l’eau se plaignent de la tendance à se focaliser sur les consommateurs urbains alors que la majorité des besoins en eau se situent chez les habitants des zones rurales.

Pire, les exploitations privées du secteur de l’eau détournent l’eau des zones rurales pour l’acheminer vers les centres urbains, a déclaré Charles Santiago, économiste de Kuala Lumpur, coordinateur de « Monitoring Sustainability of Globalization ».

« Pour ce faire, ils procèdent de deux manières : en canalisant l’eau destinée aux zones rurales vers les zones urbaines et en exploitant l’eau souterraine des zones rurales pour produire de l’eau en bouteille, consommée en grande partie dans les centres urbains » a expliqué Santiago à l’ISP.

L’expérience dans les villes d’Asie et d’ailleurs montre que, lorsque les multinationales entrent en scène ou quand le secteur privé intervient, le prix de l’eau explose immanquablement. À Manille, par exemple, le gouvernement vante la privatisation des services de l’eau comme la solution à une crise imminente de ce secteur aux Philippines.

« Ils ont promis qu’ils n’y aurait aucune hausse du prix de l’eau pendant cinq ans » a souligné Manahan. « Mais en trois ans, ils ont demandé une augmentation des tarifs ».
Au lieu des faibles taux promis, Mayniland Water Services, qui détient la concession pour la zone ouest de Manille, a augmenté les tarifs de plus de 400% entre 1997 et 2003. Manila Water Company, concessionnaire pour la zone est, les a majoré de plus de 700% au cours de la même période.

Quand les contrats de privatisation de Manille ont échoué, la « solution » finale proposée par le gouvernement philippin a été la « réhabilitation ». Mais Manahan préfère appeler un chat un chat. « C’est un sauvetage » a-t-elle lancé vigoureusement.

La société civile fait maintenant entendre sa voix via différents groupes. À Manille, ils ont déposé une plainte contre la « réhabilitation » en cours, arguant qu’elle allait à l’encontre de l’intérêt public et n’aboutirait qu’à accabler les consommateurs et les contribuables. En Thaïlande, des milliers de travailleurs ont manifesté contre la politique gouvernementale de privatisation au début de l’année 2004 - pourtant l’administration du Premier Ministre Thaksin Shinawatra a depuis lors réitéré sa volonté de poursuivre résolument la privatisation. En Malaisie, la jeune Coalition Contre la Privatisation du Secteur de l’eau, composée de 26 groupements civils, s’oppose au plan gouvernemental de nouvelles privatisations d’opérateurs publics du secteur de l’eau dans le pays.

Manahan a sa propre solution au dilemme auquel sont confrontés de nombreux gouvernements asiatiques. La chercheuse de « Focus on the Global South » pointe l’exemple de Porto Alegre au Brésil. Les services de l’eau à Porto Alegre étaient privés jusqu’en 1904, puis la ville en a repris la gestion.

Dans un processus d’élaboration participative du budget, les habitants de la ville se réunissent tout au long de l’année et décident où seront entrepris les investissements du Département municipal de l’eau et de l’épuration. Entre 1989 et 1996, le nombre de ménages ayant accès à la distribution d’eau est passé de 80% à 98% tandis que le pourcentage de la population desservie par le système municipal d’égouttage est passé de 46% à 85%.

« J’appelle à la démocratisation de la prise de décision quant à la manière dont devrait être gérée l’eau de la communauté » a déclaré Manahan. « L’eau constitue un besoin si fondamental qu’elle devrait rester aux mains des pouvoirs publics"

(Inter Press Service) Anil Netto est un journaliste indépendant établi en Malaisie ; il couvre les questions politiques et sociales. Ancien comptable, il est actuellement coordinateur adjoint de la Charte 2000-Aliran, un réseau agissant pour la liberté de la presse en Malaisie.

Traduction : Pascale Coumont et Lalith Castelino (Coorditrad)

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Jeudi 23 Mars 2006
Vendredi 31 Mars 2006
par Anil Netto
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