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REVUE DE PRESSE

Capital 29 décembre 2017 : LANCEURS D'ALERTES : COMMENT ILS ONT OSÉ SACRIFIER LEUR CARRIÈRE



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Harcelés, licenciés… les lanceurs d’alerte paient souvent leur choix au prix fort. A partir de janvier, un nouveau statut devrait garantir leur protection.
Depuis qu’il a expliqué, dans une vidéo, avoir déversé de l’acide dans une décharge à ciel ouvert de Moselle pour le compte d’ArcelorMittal, en juin dernier, le chauffeur intérimaire n’a pas été réembauché… Le lanceur d’alerte, qui s’est pourtant bien gardé de révéler son identité, “ne retrouve plus de boulot”. Selon lui, il est blacklisté, et toutes les portes se ferment devant lui. “J’aurais dû me taire et continuer ma vie, a-t-il fini par déclarer sur France Info. Mes enfants en ont pâti, mon couple en a pris un coup.”

De fait, s’ils sont célébrés comme des héros des temps modernes par la presse et les réseaux sociaux, les lanceurs d’alerte (whistleblowers en anglais) paient souvent très cher tout signalement d’actes illicites ou dangereux touchant à l’intérêt général. “Nous sommes devenus les parias de la société”, écrit ainsi Stéphanie Gibaud dans son dernier livre, La Traque des lanceurs d’alerte (éd. Max Milo), préfacé par Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks.

Un salarié sur quatre dénoncerait sans hésitation un problème éthique dans sa société s’il en était témoin. C’est deux fois moins qu’il y a deux ans (Source : sondage BVA/Le Cercle d’éthique des affaires/La Poste 2017).
Sur écoute
Cette ex-responsable du marketing événementiel France de la banque UBS sait de quoi elle parle. Tout commence pour elle à l’été 2008, quand elle refuse de détruire un listing de clients impliqués dans une affaire de fraude fiscale. Elle est alors mise à l’écart et privée de tout rôle opérationnel. Son employeur va jusqu’à la placer sur écoute et pirater son ordinateur. Une situation de harcèlement moral confirmée en 2015 par le conseil de prud’hommes de Paris, qui a condamné UBS à lui verser 30.000 euros de dommages et intérêts.

Plusieurs procès et une interminable mise au placard, c’est aussi la sanction subie par Jean-Luc Touly (photo ci-dessous). Dans L’Eau de Vivendi, les vérités inavouables, écrit avec Roger Lenglet et publié en 2003 (éd. Alias), il dévoilait un rapport d’experts accusant son employeur (Veolia) de pratiquer des marges abusives. Attaqué en justice par le groupe, il gagne sur tous les points ou presque : seule une imprécision lui vaut une condamnation pour diffamation, avec un euro symbolique de dommages et intérêts.

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©Hannah Assouline/Opale/Leemage. Jean-Luc Touly a été placardisé par Veolia après avoir révélé les marges abusives de l'entreprise.
Jean-Luc Touly : placardisé par Veolia.
1976 : il entre chez Veolia Eau. 2003 : il dévoile un rapport d’experts dénonçant les marges abusives de son employeur. Il est licencié. 2010 : réintégré, il est mis au placard.
Aujourd’hui : retraité en 2017, il continue à travailler sur les questions de corruption.
Loi du silence
Licencié pour déloyauté dans la foulée, ce militant syndical (ex-CGT) conteste la décision devant les tribunaux. Accrocheur, il obtient sa réintégration au bout de trois ans et demi de lutte. Mais Veolia ne désarme pas. De 2010 à son départ à la retraite, en 2017, Jean-Luc Touly va occuper un beau placard dans un site de Rungis (Essonne). Malgré le titre officiel de “responsable des fontaines d’eau de Paris”, on ne lui confie plus aucune mission. “Une situation déstabilisante, se souvient ce père de famille de 64 ans. Il y avait beaucoup d’incompréhension. J’ai eu beaucoup de mal à convaincre mes collègues que j’avais le droit de revenir.”

Devoir quitter l’entreprise est en effet l’issue la plus prévisible pour ceux qui osent briser la loi du silence. Une “règle” non écrite, mais presque intégrée par les salariés : moins de six sur dix feraient confiance à leur entreprise pour assurer leur protection et garantir leur anonymat s’ils venaient à lancer une alerte, révélait en janvier 2017 un sondage BVA/Le Cercle d’éthique des affaires/La Poste. Quant aux employeurs, ils considèrent toujours les whistleblowers d’un très mauvais oeil. Les recruteurs en ont peur et les rejettent, explique une étude d’EM Lyon Business School publiée en 2016. Selon Thierry Nadisic et Tessa Melkonian, ses auteurs, les chefs d’entreprise ne veulent surtout pas d’un “missionnaire” qui pourrait venir perturber les intérêts de l’organisation. “A leurs yeux, les actes dénoncés ne sont jamais suffisamment graves pour être rendus publics, note Tessa Melkonian, professeure en management. Il y a encore, en France, plein de petits arrangements avec la loi qui sont considérés comme une nécessité…”

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Combat cannibale
Résultat de cette méfiance des dirigeants : en sept ans, Stéphanie Gibaud (photo ci-dessous) n’a pas retrouvé le moindre poste en adéquation avec sa carrière longue de vingt-six années. Elle a envoyé plus d’un millier de CV, n’a reçu aucune réponse. “Je suis présente sur LinkedIn, Twitter et Facebook. N’importe quel chasseur de têtes peut me contacter, explique-t-elle. Silence total…” Comme si elle avait été rayée de la carte. Depuis trois ans, elle survit avec 450 euros de RSA par mois, en sus de ce que lui rapporte son premier livre, La Femme qui en savait vraiment trop(éd. Le Cherche midi). Elle confie aujourd’hui avoir “fait le deuil” d’un CDI. “Je suis punie pour avoir fait connaître la vérité.”


©DR Collection privée. Stéphanie Gibaud a été licenciée d’UBS.
Stéphanie Gibaud : licenciée d’UBS
2008 : responsable du marketing événementiel de la banque UBS France depuis 1999, elle dénonce des mécanismes d’évasion fiscale pour les clients français. 2012 : elle est licenciée.
Aujourd’hui : en recherche d’emploi, elle vit avec les minima sociaux.
Pour Marine Martin aussi, retrouver un emploi salarié est devenu utopique. Il n’y a pour elle aucun doute : elle a “sacrifié sa vie professionnelle” le jour où elle a révélé le scandale de la Dépakine, un antiépileptique accusé de provoquer des malformations chez le foetus. Deux de ses enfants en ont été victimes. Au début de l’affaire, profitant d’un plan de départ, elle a quitté un bon poste au sein d’une filiale logistique de la SNCF. C’était indispensable pour pouvoir s’investir à fond dans son combat contre le géant pharmaceutique Sanofi. Aujourd’hui, elle n’a plus droit à l’allocation chômage. Elle dirige désormais, depuis Perpignan, l’Association des parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant (Apesac), qui fait travailler cinq personnes. “Je le fais bénévolement, insiste-t-elle. Sinon, on m’accuserait de gagner de l’argent sur le dos des victimes.” Seul son livre (Dépakine, le scandale, éd. Robert Laffont) lui rapporte “quelques sous”. Heureusement, son mari bénéficie d’un emploi stable, assorti d’un salaire suffisant pour subvenir aux besoins du ménage. A-t-elle un espoir de retravailler un jour en entreprise ? Elle se sent désormais “inadaptée sociale”. “Si je reprends une activité, assure-t-elle, ce sera à mon compte.”

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Même si un nouveau statut, censé être plus protecteur, entre en vigueur en janvier 2018, nombre de lanceurs d’alerte expliquent que basculer dans ce rôle cannibalise leur vie. Un aspect dicile à supporter pour leur entourage. “Je ne fais que ça, je ne pense qu’à ça”, confie Irène Frachon (photo ci-desous), la pneumologue de Brest à l’origine de l'affaire du Mediator. Pour elle, c’est comme si tout s’était figé il y a dix ans, quand a commencé son combat contre le laboratoire Servier. “A moi seule, je m’occupe de milliers de victimes.” Et c’est un vrai sacerdoce. Prendre des vacances, faire du bateau, chanter dans une chorale, comme avant ? Inimaginable. Et ce au moins jusqu’au procès, prévu en 2019.


©Patrick Allard/Rea. Irène Frachon a révélé le scandale du Mediator.
Irène Frachon : blacklistée
1996 : pneumologue, elle entre en fonctions au CHU de Brest. 2007-2010 : elle met en évidence les effets mortels du Mediator, un médicament antidiabétique, et les liaisons dangereuses entre corps médical et labos pharmaceutiques.
Aujourd’hui : toujours en poste à Brest, elle est toutefois rejetée par nombre de ses confrères, notamment lors des congrès.
Éthique en tête
Pour Marine Martin, entrer dans la peau d’un lanceur d’alerte vous déconnecte peu à peu du monde réel. “Dès que vous devenez une personne publique, votre famille et vos amis vous regardent différemment. Une certaine distance s’installe, voire de la jalousie, constate-t-elle. Il y a eu beaucoup de caméras à la maison. Au bout d’un moment, mes enfants ont saturé.”

Déranger l’ordre établi peut en outre entraîner un isolement professionnel. Irène Frachon explique ainsi avoir été “excommuniée” par son réseau historique de confrères pneumologues. Plus que d’avoir dénoncé les ravages du Mediator, ces derniers lui reprochent d’avoir mis en lumière le conflit d’intérêts entre les groupes pharmaceutiques et le corps médical. Après avoir fréquenté pendant plus de trente ans les congrès médicaux, la “Fille de Brest” y est désormais traitée en paria. “Je me fais aborder violemment, confie-t-elle. De toute façon, je n’ai plus rien à y faire. Tout est financé par les labos.” Seuls quelques confrères la défendent… en privé. Irène Frachon se considère pourtant comme une privilégiée : même si sa mise à l’écart reste “un préjudice important”, sa hiérarchie au CHU de Brest l’a toujours soutenue. Respectée par ses collègues, elle exerce dans une ambiance saine.

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Fierté et bien-être
Comme elle, malgré leurs difficultés, les lanceurs d’alerte regrettent rarement leur choix. Avoir suivi leur éthique personnelle leur procure une certaine fierté, voire un réel bien-être. “Quand, lors d’un procès, 14 personnes témoignent en votre faveur, dont Danielle Mitterrand et l’ancien président du Portugal Màrio Soares, vous y prenez du plaisir”, affirme Jean-Luc Touly. Même jubilation quand il reçoit, en 2014, le prix Kant du Citoyen du monde de l’université de Fribourg pour sa participation à Water Makes Money, un film documentaire de Leslie Franke et Herdolor Lorenz consacré aux abus des multinationales de l’eau.

Irène Frachon, elle, côtoie moins de pneumologues mais plus d’avocats, de personnalités politiques, de cinéastes… “Éthiciens, médecins et journalistes me sollicitent régulièrement pour commenter les conflits d’intérêts de mes pairs. Et la prestigieuse revue américaine Science m’a récemment interviewée sur le sujet”, raconte la pneumologue. Gratifiant certes, mais à quel prix ?


©London News Pictures/ZUMA-REAJulian Assange, fondateur de WikiLeaks.
Julian Assange : recherché
2006 : le hacker australien fonde WikiLeaks. 2010 : il publie des documents secrets de l’armée américaine sur les conflits en Irak et en Afghanistan.
Aujourd’hui : poursuivi par les autorités américaines, il vit depuis 2012 à l’ambassade d’Equateur à Londres.
CE QUE DIT LA LOI SAPIN 2 : UN DISPOSITIF BIEN CADRÉ
Le statut du lanceur d’alerte a été défini par la loi Sapin 2. A partir du 1er janvier 2018, les entreprises de plus de 50 salariés devront créer un dispositif interne pour recueillir les signalements de faits touchant à l’intérêt général. Chaque entité sera chargée d’établir les modalités à suivre par les lanceurs d’alerte et de désigner un référent pour recueillir les faits. Personne physique ou morale, interne ou externe à la société, celui-ci sera tenu à la confidentialité. Les entreprises devront en outre assurer une communication suffisante sur cette procédure, y compris à l’adresse des collaborateurs extérieurs et occasionnels.

Edward Snowden : accusé
2004-2013 : il est informaticien à la CIA et à la NSA. Juin 2013 : il révèle des documents secrets sur la surveillance d’entreprises, d’Etats et de citoyens.
Aujourd’hui : accusé d’espionnage par les Etats-Unis, il est réfugié en Russie.

Samedi 30 Décembre 2017
Samedi 30 Décembre 2017
JEAN-LUC TOULY
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