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HISTOIRES

Me William Bourdon, la fièvre du droit



photo :maroc-hebdo.press.
photo :maroc-hebdo.press.

William Bourdon, la fièvre du droit

On aimerait bien lui demander de ne plus bouger, de retenir ses mots en rafales, de suspendre la valse fiévreuse des traits de son visage. Mais à peine croit-on avoir trouvé le bon angle, qu'il s'en échappe aussitôt, emmène fureter ailleurs. William Bourdon plaide passionnément pour William Bourdon, traque la phrase maladroite, l'impression qu'il craint fâcheuse, le trait trop ajusté, corrige, nuance, ajoute, retranche et s'excuse, avec une politesse déroutante, de vous laisser là, avec tous ces morceaux de lui à recoller.

PARCOURS

1956 Naissance à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

1980 Prête le serment d'avocat.

1995-2000 Secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH).

2001 Fonde l'association Sherpa.


On essaie de mettre de l'ordre. Il y a l'avocat pénaliste qui agite depuis vingt-cinq ans sa silhouette au chic débraillé, aux cheveux en bataille, aux yeux bleu délavé, de bureau de juge d'instruction en parloir de prison ou salle d'audience. Ces dernières années l'ont vu plaider pour une des victimes du tueur en série Guy Georges, partager avec un confrère la défense de Loïk Le Floch-Prigent dans le dossier Elf, préparer celle d'une mère infanticide désespérée en même temps que celle d'un riche et redoutable intermédiaire dans l'affaire Matra-Thomson, poursuivre l'écrivain Paul-Loup Sulitzer pour non-paiement de pension alimentaire ou assister Edgar Morin dans une affaire de diffamation.

Il y a aussi l'avocat militant des droits de l'homme — il a été pendant cinq ans secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) — que l'on a croisé bataillant contre le général Pinochet pour des familles de Français disparus au Chili, contre Hassan II aux côtés d'un ancien courtisan devenu opposant, contre l'armée française avec des rescapés du génocide rwandais, contre les méthodes de renseignement américaines, en défense des détenus français à Guantanamo.

Il y a enfin le fondateur et président de l'association Sherpa, un réseau international de juristes traquant les nouvelles formes d'impunité liées à la mondialisation, de la déforestation sauvage au Cameroun à l'exposition de la santé des ouvriers dans les mines d'uranium au Niger ou d'or au Mali. L'un de ses "maîtres" professionnels, l'avocat Henri Leclerc, avait prévenu : "William, c'est une fièvre, anxieux et anxiogène, mais bien moins brouillon qu'il ne peut le paraître."

Au nom de Sherpa, il avait dénoncé en 2002 l'exploitation forcée de jeunes mineurs dans les travaux d'un gazoduc en Birmanie exploité par la société TotalFinaElf. L'affaire devait le conduire à apposer sa signature, mardi 29 novembre, au bas d'un accord par lequel la société pétrolière a accepté de verser 5,2 millions d'euros à un fonds d'indemnisation et d'aide humanitaire, en échange du retrait de la plainte qu'il avait déposée à Nanterre au nom de jeunes Birmans.

D'avoir amené "la plus grosse société française, en termes de capitalisation, à transiger avec les damnés de la terre" lui donne une profonde satisfaction. Pour un peu, on le verrait soupirer d'aise. Il se reprend aussitôt, retouche le tableau. "Je ne suis pas là pour collectionner les trophées de dirigeants d'entreprise, mais juste pour leur dire : vous avez joué avec l'environnement, vous avez joué avec la santé des gens, vous devez indemniser." Déjà, il pare les accusations contre cet accord, dont chaque mot a été pesé avec les avocats de la compagnie pétrolière, Me Jean Veil et Daniel Soulez-Larivière. "Face à Total, il fallait être impeccable. Eviter le piège de la paranoïa et celui de la naïveté, explique-t-il. On va peut-être dire que je suis un maître chanteur ou, au contraire, me reprocher de ne pas être allé assez loin. Moi, j'y vois un acte moderne, précurseur."

Ni Robespierre ni Don Quichotte, William Bourdon s'aime en "pionnier". Prétention d'avocat ? Sans doute. Mais, plus profondément, refus farouche d'être emballé, ficelé. "Je veux être libre de tout le monde, je ne veux rentrer dans aucun système", se défend-il. On pénètre là dans une zone hautement sensible, qui le fait redoubler de prudence. Son casier génétique porte en effet la trace de marqueurs sociaux indélébiles. Il dit : "Je suis fils d'un industriel, lui-même héritier", et voudrait passer, vite.

On pioche avec curiosité dans sa notice du Who's Who. A la mention "illustrations familiales", on lit : "Ses bisaïeuls, William Marçais (1872-1956), professeur au Collège de France, et Edouard Michelin (1859-1940), industriel et philanthrope." Il revendique le premier, "avocat, dreyfusard, un des premiers intellectuels français à écrire sur l'islam", ce qui lui a valu de donner son nom à un amphithéâtre de la faculté de Tunis. Il devance les questions sur le deuxième, affirmant ne pas "vouloir donner l'impression de s'en excuser", s'en excuse quand même : "J'ai ressenti le besoin de me confronter à des situations difficiles." Revient, précise. "Moins on est dupe de là où on vient, plus on est libre et efficace. Il y a aujourd'hui, entre ce que je fais et mon patrimoine familial, une forme d'harmonie." Reformule : "Il faut porter de l'angoisse et être fort sur ses fondamentaux."

Puis, comme s'il craignait de s'être un peu trop attardé sur un coin du puzzle, le voilà qui disperse à nouveau les pièces. Evoque le tournage en cours d'un film africain sur un procès de corruption de dirigeants dans lequel il va jouer le rôle d'un... avocat. "J'avais commencé l'école Charles-Dullin en même temps que Sciences-Po", indique-t-il. Confesse son ambition d'écrire un roman, après avoir signé une somme sur le statut de la Cour pénale internationale. Raconte la garde alternée de ses trois enfants — des triplés, ça ne s'invente pas — et laisse deviner sa virtuosité au piano. "William, c'est la vitesse qui le fait tenir debout, observe l'un de ses proches amis, l'avocat Jean-Pierre Mignard. Il est toujours toutes antennes dehors, ne déteste pas ce qui brille, mais il est trop subtil et trop lucide pour se repaître à bon compte."

Dans une vie prochaine, William Bourdon se verrait bien basculer vers une fonction politique internationale. "J'ai toujours rôdé autour de la politique", confie-t-il. Au téléphone, il rappelle, craint d'en avoir oublié, d'en avoir trop dit ou pas assez. On pense à Prévert : "Pour faire le portrait d'un oiseau, peindre d'abord une cage, avec une porte ouverte..."

Pour ce drôle d'oiseau-là, manque la cage.

Pascale Robert-Diard
Article paru dans l'édition du 30.11.05

Le groupe pétrolier Total a signé, mardi 29 novembre, une transaction amiable avec les huit Birmans qui se trouvaient à l'origine de l'enquête ouverte, le 9 octobre 2002, à son encontre au tribunal de Nanterre (Hauts-de-Seine) pour crime de "séquestration".
Les plaignants reprochaient à la compagnie pétrolière française d'avoir dû travailler pour elle contraints et forcés par l'armée birmane. Selon les termes de l'accord, obtenu par le simple rapprochement des parties, Total s'engage à verser une indemnisation de 10 000 euros par plaignant contre le désistement de leur plainte.

Poursuite de l'instruction

L'information judiciaire pour "séquestration" ouverte en octobre 2002 contre Total par le parquet de Nanterre est maintenue, malgré la signature d'une transaction amiable avec huit Birmans, a-t-on appris mardi 29 novembre, de source judiciaire.

"Cet accord entre le groupe français Total et ces huit Birmans n'a aucune incidence sur l'instruction qui suit son cours : il appartient au magistrat instructeur et au parquet de décider s'il y a lieu de maintenir les poursuites", a précisé cette source. (Avec AFP)


Cette décision, qui ne met pas fin à la procédure judiciaire mais compromet son avenir, stipule qu'un "guichet" est ouvert pendant six mois afin de répondre à toute demande que formuleraient les victimes des mêmes faits dans treize villages de la région. Un fonds de 5,2 millions d'euros est créé à cet effet. Au terme des six mois, le surplus sera reversé dans un fonds dédié à différents programmes sociaux économiques déjà mis en place par Total depuis 1995. Chaque dossier sera examiné par des ONG thaïlandaises. Un comité de gestion, composé des quatre avocats — Mes William Bourdon et Bernard Dartevelle pour les plaignants, Mes Jean Veil et Daniel Soulez-Larrivière pour Total — et de deux personnalités extérieures, le professeur de droit Mario Bettati, spécialiste des questions d'ingérence, et le président d'Emmaüs France, Martin Hirsch, aura la tâche de superviser la mise en oeuvre de l'accord.

Le protocole transactionnel précise que Total ne reconnaît pas sa culpabilité mais fait le choix d'"une solution alternative destinée à résoudre un conflit dans lequel chacun revendique sa bonne foi". "Comment peut-on imaginer un instant, plaident Mes Veil et Soulez-Larrivière, que Total mette en place un tel système pour économiser un dollar par jour et par personne (le montant des salaires locaux) pendant deux à trois mois ?" Ils ajoutent : "Il s'est passé des choses dans notre dos, nous y remédions ainsi."

Mes Bourdon et Dartevelle insistent sur leur volonté de ne pas "tomber dans le juridisme hystérique à l'américaine". Rejetant le reproche de "chantage judiciaire" et celui d'avoir eu recours à la justice pénale pour obtenir gain de cause, ils estiment créer un précédent, unique en Europe, qui pourrait, à terme, renforcer "la responsabilité éthique des entreprises".

Originaires de la région du Tenasserim, zone non contrôlée par le régime militaire birman, les plaignants vivaient aux abords du chantier de construction d'un gazoduc reliant le gisement gazier de Yadana, situé en mer d'Andaman, à une centrale électrique en Thaïlande. Cet ouvrage était réalisé par la société TMEP, filiale de Total. Ils affirment avoir été enrôlés de force par des bataillons militaires birmans, financés par Total, entre octobre et décembre 1995. Ils auraient travaillé sans être rémunérés, sous la menace permanente des militaires, et assurent avoir été témoins de mauvais traitements. Ces accusations ont toujours été rejetées par Total et son PDG, Thierry Desmarest, qui a déclaré que son groupe n'avait "jamais recouru, directement ou indirectement, au travail forcé".

Hervé Madéo, responsable de la filiale TMEP, entendu le 2 octobre 2003 comme témoin assisté, avait estimé qu'il existait une confusion avec un chantier voisin, ouvert à la même époque pour la construction d'une voie ferrée. Argument démenti par les avocats des plaignants. Le groupe pétrolier s'appuyait en outre sur un rapport favorable à son action, rédigé par Bernard Kouchner. Le document avait valu au fondateur de Médecins sans frontières les critiques des organisations humanitaires.

Le procureur de la République de Nanterre, pour sa part, avait indiqué, le 17 mai 2004, "qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre au motif que les faits dénoncés ne pouvaient recevoir une quelconque qualification pénale". Le parquet ajoutait : "Au terme de dix-huit mois d'information, force est de constater qu'il n'a aucunement été fait état, de la part des plaignants comme de celle des différents témoins, d'actes d'arrestation et de séquestration véritables, mais en réalité d'un travail forcé dans des conditions particulièrement déplorables".

Le 13 décembre 2004, l'un des partenaires de Total sur ce chantier, le groupe américain Unocal, également poursuivi par des villageois birmans pour travail forcé, avait versé 30 millions d'euros pour éviter l'ouverture d'un procès.

Total déclare avoir investi 12 millions de dollars depuis 1995 pour des programmes d'aides à la population vivant dans la région d'exploitation du gazoduc (46 000 personnes) "avant le présent accord transactionnel", relève Jean-François Lassalle, directeur des relations extérieures au service exploration et production du groupe.

"Depuis 1997, non seulement notre action, dit M. Lassalle, a augmenté l'espérance de vie des habitants de cette région, mais nous avons aussi divisé par 4,5 la mortalité infantile, grâce notamment à la gratuité des soins, à la construction de dispensaires et à la formation de médecins. Nous avons également construit 52 écoles, 18 ponts, des lieux de culte, mis en place des réseaux d'irrigation, développé le microcrédit et créé des fermes modèles."

Le groupe Total déclare avoir "éradiqué le travail forcé sur toute la région du gazoduc" après avoir appris les contraintes imposées aux villageois. "Nous pensons, souligne M. Lassalle, que le boycott des pays anglo-saxons à l'égard de ce régime qualifié de voyou a aggravé la situation des droits de l'homme. Or comme personne ne veut intervenir militairement pour changer les choses, la seule voie constructive, c'est bien notre engagement."

Total ne cache pas que cet accord, s'il permet d'asseoir une nouvelle image de marque du groupe, répond aussi à la nécessité de poursuivre ses activités en Birmanie. Une vive campagne internationale est menée contre l'ensemble des entreprises travaillant avec ce pays, placé au ban de la communauté internationale. British American Tobacco, Premier Oil et la société de lingerie anglaise Triumph, notamment, sont parties sous la pression de groupes humanitaires et politiques.

Les parlementaires anglais ont adopté, cet automne, une "early motion" demandant aux groupes occidentaux, dont Total, de quitter le pays. Aux Pays-Bas, des rassemblements ont régulièrement lieu devant des stations-service Total. Enfin, en Norvège, le très riche fonds public chargé de gérer la rente pétrolière a indiqué ne pas vouloir investir dans le capital de sociétés qui collaborent avec le régime birman.

Pour sa part, l'association Sherpa, créée par Me Bourdon, qui relayait l'action judiciaire des huit plaignants birmans contre Total, considère cet accord transactionnel comme "une forme d'espoir pour la défense des intérêts d'autres victimes à travers le monde". "D'autres dossiers, confirme l'avocat, sont à l'étude, notamment contre un autre grand groupe français opérant en Afrique francophone."

Pascal Ceaux et Jacques Follorou
Article paru dans l'édition du 30.11.05

Jeudi 1 Décembre 2005
Mercredi 15 Mars 2006
Le Monde
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